La littérature
contemporaine au lycée
Dernière mise à
jour : 04/10/2005
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Sommaire ·
Bibliographie ·
Le
voyage ·
« Les
élus et les damnés » ·
Un
chant d’Ulysse ·
« Die drei Leute vom Labor » ·
Un
« témoin appelé à déposer » ·
Représentations
de la Shoah à l’écran ·
Lectures
complémentaires |
Primo LEVI
Si c’est un homme
(Se questo
è un uomo)
Bibliographie
|
Oeuvres de
Primo Levi ·
Si
c’est un homme, trad. Martine
Schruoffeneger, « Pocket », Julliard, 1987. Les pages mentionnées
renvoient à cette édition. ·
Conversations et entretiens, Robert Laffont, « 10/18 », 2000. Oeuvres ·
CHALAMOV
(Varlam), Récits de la Kolyma, trad. Catherine Fournier, éd. Verdier. ·
DANTE,
La Divine Comédie, trad. Jacqueline RISSET, éd. Bilingue,
GF-Flammarion 1992. ·
DELBO
(Charlotte), Auschwitz et après, tome I, Aucun de nous ne reviendra,
éditions de Minuit, 1970. ·
GUINZBOURG
(Evgenia Semionovna), Le vertige, éditions du Seuil, 1981. ·
JOYCE
(James), Ulysses, Penguin Books, 1977, trad. Le Livre de poche. ·
MERLE
(Robert), La Mort est mon métier. ·
SARTRE (Jean-Paul), Huis clos suivi de Les
mouches, Gallimard, « Folio » 1947. ·
SEMPRUN
(Jorge), L’Écriture ou la vie, Gallimard, 1994. ·
SOLJENITSYNE
(Alexandre), Une journée d'Ivan Denissovitch, Paris, Julliard, 1986 |
Ouvrages
critiques et scolaires ·
AMSALLEM
(Daniela), « La figure mythique d’Ulysse dans l’œuvre de Primo
Levi », L’Ecole des lettres second cycle, 2002-2003, n°2. ·
BARON
(Anne-Marie), « La représentation de la Shoah à l’écran », L’école
des lettres second cycle, 2001-2002, nº5. ·
DHÉRIN
(Céline), « Étude du chapitre Les
Élus et les damnés »,
L’École des lettres second cycle,
2001-2002 nº4, ainsi qu’une étude dans le n°5. ·
LANCREY-JAVAL
(Romain) et collectif, Des Textes à l’oeuvre Français 1ère, Hachette
Livre 2001. ·
MARBEAU
(Michel), « Le système concentrationnaire », L’école des lettres
second cycle, 2001-2002, nº4. Sites recommandés ·
L’Enfer dans La Divine Comédie de Dante, sur le site bilingue « Italialibri .net » ·
Le cours en ligne de Alain Bosdecher (format
PDF) ·
Primo Levi lecteur de Dante, par un élève de Terminale sur le site d’Elisabeth
Kennel-Renaud ·
Plusieurs sujets
traités sur le site « Lettres – Académie d’Aix-Marseille », par
Caroline Veaux ·
Bibliographie de Primo Levi, sur le site
académique de Versailles. ·
Le témoignage de Charlotte Delbo, résistante déportée à
Auschwitz, ainsi que un extrait du tome
1 et du tome
3 de son livre Auschwitz et après. ·
Le témoignage de Serge Smulevic, déporté comme Primo Levi au
camp de Monovitz. ·
Présentation du livre de Varlam
Chalamov, un témoignage de la déportation stalinienne. |
Primo LEVI (1919-1987) faisait
partie d’une bourgeoisie turinoise d’origine juive, très intégrée à la culture italienne.
Il n’avait pas conscience de sa judéité comme d’une différence radicale :
« On m’a rendu juif »,
écrit-il dans Conversations et entretiens.
C’est la déportation qui le met en contact avec la tradition judaïque ashkénaze
d’Europe centrale. Il rappelle dans Si
c’est un homme qu’il ne parlait pas le Yiddish. Il ressent une identité
influencée par la religion juive, mais sa personnalité ne s’est pas formée sur
cette seule appartenance.
Amateur d’alpinisme et de
montagne, il met à contribution ses compétences, qui l’ont endurci, pour animer
un réseau de résistance dans les Alpes, appelé Justice et Liberté. Primo Levi
raconte dans son livre son arrestation en 1943, par des miliciens italiens, le
13 décembre, soit quelques semaines après la chute du Duce. Transféré au camp
de Modène, il sera déporté avec tous les autres prisonniers à Auschwitz en
février 1944, lorsque les nazis prennent le commandement du camp.
Le récit de Si c’est un homme s’achève avec l’arrivée des Russes à Auschwitz,
le 27 janvier 1945.
La Trêve raconte le
périple accompli par Primo Levi depuis la libération d’Auschwitz jusqu’à son
retour à Turin, le 19 octobre 1945, ainsi que le retour d’autres prisonniers
dans leur patrie.
Le texte de Si c’est un homme est daté « décembre 1945-janvier 1947 ». Le livre a été longtemps méconnu
par le public italien, et c’est seulement en 1958 qu’il sera réédité à grand
tirage.
À partir de 1946, Primo Levi a
partagé ses activités entre sa profession de chimiste et son travail
d’écrivain. Ses oeuvres de fiction (Histoires
naturelles) ont été publiées sous un pseudonyme pour les différencier de
ses oeuvres témoignages. Il a souffert de ne pas avoir été reconnu comme auteur
légitime par l’institution littéraire. C’est à cette déception, à
l’indifférence que Primo Levi ressent chez les jeunes vis-à-vis de la
déportation, ainsi qu’à l’épreuve ardue d’entreprendre une traduction de Kafka,
entre autres, que l’on attribue les raisons de son suicide, à l’âge de
soixante-huit ans.
Le voyage
On se reportera à l’étude d’un
extrait du chapitre 1, « Le Voyage », traitée dans le manuel Des
Textes à l’œuvre Français 1ère, Hachette, p. 430.
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Extrait étudié : Chapitre 1
depuis « Et brusquement, ce fut le dénouement… » jusqu’à
« ...nous ne vîmes plus rien. » (Pocket pp.18-19)
On observera notamment, la
séparation des deux groupes humains : celui des Allemands,
particulièrement dépersonnalisé (« Nos persécuteurs n’avaient pas de
nom », Appendice, p.190), celui des déportés, fortement chargé
de notes affectives (« nos parents, nos enfants »).
L’auteur a mis en valeur d’un
côté l’utilitarisme des comportements,
de l’autre la déchirure familiale que provoque la déportation, premier pas vers
la déshumanisation, employant les termes ombres et masse.
Le discours rapporté renforce
l’absurdité des propos et l’incommunication qui règne dans une situation aussi
cruelle.
« Les élus et les damnés »
Le chapitre neuf, central pour le
livre, constitue l’épicentre d’une réflexion sur la nature humaine qui traverse
l’œuvre, à partir de l’expérience concentrationnaire d’Auschwitz. L’auteur y
entreprend une observation qui emprunte à la démarche scientifique
observation/analyse/déduction. Il l’explicite en tête du chapitre :
Nous
voudrions faire observer à quel point le Lager a été, aussi et à bien des
égards, une gigantesque expérience biologique et sociale.
Enfermez
des milliers d’individus entre des barbelés, sans distinction d’âge, de condition
sociale, d’origine, de langue, de culture et de mœurs, et soumettez-les à un
mode de vie uniforme, contrôlable, identique pour tous et inférieur à tous les
besoins : vous aurez là ce qu’il peut y avoir de plus rigoureux comme
champ d’expérimentation, pour déterminer ce qu’il y a d’inné et ce qu’il y a
d’acquis dans le comportement de l’homme confronté à la lutte pour la vie. » (p.93)
Remarquez le nous de
modestie qui renseigne le lecteur sur le souci de neutralité de l’auteur, qui
tente de surpasser sa situation de simple témoin. Le développement contenu dans
ce chapitre aura une portée rationnelle et scientifique. Il s’agit d’un
portrait, le plus objectif possible, de ceux que Primo Levi nomme les élus
(p.94), ceux qui parviennent à « atteindre le salut » (p.99).
Par le terme damnés, il désigne les disparus anonymes d’Auschwitz que
l’auteur ne décrit pas, ne nomme pas dans ce chapitre, mais qui hantent ses
souvenirs et qui vont reparaître dans le livre Les Naufragés et les Rescapés.
Quatre portraits : Schepschel
(p.99), l’ingénieur Alfred L. (p.100), Elias Lindzin (p.102) et Henri (p.105)
nous présentent des prisonniers d’Auschwitz, représentatifs de tous les autres.
Chaque portrait constitue en fait l’histoire d’un compromis avec la morale,
voire d’un renoncement, dans un monde où il est rare de pouvoir « survivre
sans avoir renoncé à rien de son propre monde moral » (p.99). À partir
de ces archétypes, Primo Levi détermine ce qu’il nomme la « zone grise »
dans Les Naufragés et les Rescapés : renoncer à ses règles morales,
ne plus vouloir être victime, c’est se rapprocher de ses bourreaux.
Comme premier exemple, l’auteur a
choisi un individu impressionnant par ses capacités de survie (quatre ans de
Lager) ; Schepschel « mène vaillamment son petit combat personnel pour
ne pas succomber » (p.100) et travaille comme cordonnier « à
son compte ». Il échappe difficilement à « la loi inique »,
à la banalité du Mal. Dans ce portrait, l’énonciation varie entre le témoignage
personnel (« Sigi m’a dit… ») et une analyse plus
neutre : « On pourrait donc être tenté de penser… ».
Le portrait de l’ingénieur Alfred L.
sert à démontrer la vanité du principe de l’égalité des chances entre les
hommes. Grâce à son origine sociale, ce détenu est parvenu « à ne pas
être confondu avec le troupeau », il sera chargé de responsabilités en
tant que « prominent » dans le Kommando de chimie. Sur ce
personnage, Primo Levi n’a pas pu s’empêcher de manifester sa réprobation d’un
« dominateur résolu et sans joie » (p.100).
La figure d’Elias Lindzin est
nettement plus monstrueuse. Son portrait physique se substitue d’emblée à
l’appartenance sociale, ou à l’origine professionnelle, qui permettait de
caractériser les deux premiers personnages. Description assez remarquable dans
un livre où la majorité des portraits ne sont qu’à peine ébauchés. Primo Levi
insiste sur ses capacités physiques, et surtout sur l’inhumanité, l’animalité
qui ressort de son apparence :
« Le
crâne est massif, on le dirait de métal ou de pierre […] ; le
visage tout entier fait penser à une tête de bélier, à un instrument fait pour
frapper. Une impression de vigueur bestiale émane de toute sa personne. »
(p.102)
C’est certainement le personnage
le plus déroutant pour l’auteur, celui sur lequel il s’attarde le plus. Céline
Dhérin indique qu’il lui a consacré une nouvelle dans son recueil Lilith
publié en 1981. Il nous révèle un déséquilibré qui peut survivre même s’il est
inadapté à
la vie sociale, et que Levi a pu côtoyer parce que le Lager
abolit certaines barrières sociales : « …au Lager, il n’y a pas
plus de criminels qu’il n’y a de fous ». Avec Elias, Primo Levi en
vient à s’interroger sur l’identité et la nature humaine : « fou »,
« échoué au Lager par hasard », « étranger à notre
monde moderne », ou « pur produit du camp » ?
L’auteur n’exclut aucune des hypothèses ; constatation inquiétante puisque
chaque détenu peut, par certains traits, se reconnaître dans le portrait
d’Elias. Observation qui permet d’approcher le type humain produit par
l’univers concentrationnaire : « [des] individus qui vivent sans but
aucun, réfractaires à toute forme de conscience et de contrôle de soi […]
et qui vivent non certes malgré ces déficiences, mais précisément, comme
Elias, grâce à elles » (p.105).
Le portrait d’Henri exerce un
contraste saisissant avec celui d’Elias : usant de son intelligence, il
obtient la pitié de son entourage et cela lui sert pour survivre tout en
restant un homme. Primo Levi l’a décrit comme un jeune homme froid, calculateur
et prêt à séduire des brutes pour obtenir protections et avantages.
Le neuvième chapitre de Si
c’est un homme contient des questions morales essentielles sur la vie en
société et sur l’humanité. En observant les différents renoncements possibles
accomplis par les archétypes de détenus observés ici, Primo Levi s’interroge
chaque fois sur le même point crucial : quand un homme a-t-il renoncé à sa
condition d’homme ? Le fait d’avoir survécu lui-même est déjà la marque
d’une compromission, d’un abaissement irréversible, d’un sentiment de culpabilité
qu’aucune existence ultérieure, fût-elle considérée comme « normale »,
ne pourra effacer.
« Si c’est un homme »,
un chant d’Ulysse…
Trois influences apparaissent chez
Primo Levi : l’Ulysse d’Homère, celui de Dante et de James Joyce.
Chez Homère, Ulysse triomphe. On
retrouve dans L’Odyssée le récit du rescapé à la cour des Phéaciens,
dans lequel se reconnaît le survivant d’Auschwitz qui a entrepris de témoigner.
Dans L’Enfer de Dante
(chant XXVI, 125), le navire d’Ulysse est frappé par un tourbillon en voulant
passer les Colonnes d’Hercule et s’approcher du Paradis terrestre. L’Ulysse de
Dante fournit a Primo Levi le thème du naufrage, ressenti comme une chute
vers le néant, le fond, pendant le processus de déshumanisation
auquel sont soumis les déportés. Le neuvième chapitre de Si c’est un homme,
intitulé « I sommersi e i salvati » (« les submergés et
les sauvés »), renvoie à cette thématique du naufrage.
L’Ulysse de Joyce est un homme
ordinaire du XXe siècle, « tout le monde ou personne », auquel chacun
peut s’identifier. Il devient, après les deux guerres mondiales, le
survivant-type : il a perdu ses camarades au cours du massacre auquel il a
échappé et rentre chez lui
douloureusement marqué par son expérience.
Le chapitre « Le Chant d’Ulysse »
constitue une parenthèse à l’intérieur du livre de Primo Levi : parce
qu’il présente le personnage extraordinaire de Jean, et qu’il crée une
ouverture vers la mémoire, la culture, en s’éloignant des lieux et des
évènements propres au récit.
Le désir de retrouver la poésie de
Dante est une préfiguration du désir de l’auteur de fixer la mémoire des jours
de détention, désir de raconter l’univers concentrationnaire, désir qui se
manifestera dès avant le retour de Primo Levi à Turin. Le souvenir de la poésie
de Dante est là pour montrer l’écho avec le Lager que l’auteur y trouve, et
prouve la persistance de l’humanité et de la civilisation malgré l’entreprise
nazie de déshumanisation. Il s’agit bien d’une manifestation d’optimisme.
Le chapitre 11 s’amorce sur le
récit d’une « journée particulière », comme le propose plusieurs fois
l’auteur dans le livre afin d’accomplir son dessein d’observation objective, de
constat, de neutralité. Après le récit (p.116), l’auteur aborde le portrait de
Jean dont il fait le personnage central, et qu’il fait alterner avec des
extraits de dialogues pour ponctuer le récit en cours, et avec des parenthèses
explicatives (le rôle du Pikolo, au présent de répétition). Il insiste sur les
qualité du personnage : un « Pikolo exceptionnel »
(p.117) entre en scène comme dans un théâtre d’ombres, comme un deus ex
machina : « accroché d’une main à l’échelle de cordes »
(p.118). Primo Levi s’en tient à un regard objectif, un simple constat des
faits. Les descriptions, par exemple, sont à peine ébauchées, pour éviter une
recherche artistique du style. Relisez le début du chapitre jusqu’à « Quelle
heure était-il… » (p.117). Pas de description, ni des chaussures, ni
du visage de Jean, le refus de la « belle écriture ». Le dialogue
évite la théâtralité, un simple rapport des conditions de vie des détenus. Les
personnages n’apparaissent qu’en contraste : le bon (Jean) et la brute
(Alex).
Jean
était très aimé.
|
|
Alex
avait tenu toutes ses promesses. (p.117)
Le lecteur a rapidement l’impression
qu’il se trouve confronté à un moment clé de l’histoire, par l’intensité de
l’action, l’étirement du temps dans la narration (p.118) qui aboutit même à une
séquence descriptive : « Dehors l’air était tiède… ». Les
autres chapitres avaient davantage pour vocation de dresser un bilan à propos
d’un thème : « Le voyage », « Le fond »,
« Initiation », « Le travail », etc.
L’alternance de passé et de
présent pose un problème à la lecture. Le passé instaure un récit classique,
mais le présent investit un rapport particulier au temps, une pluralité de
valeurs sémantiques : la répétition, le commentaire, le portrait, l’action
subite, etc.
Progressivement, les sensations de
l’auteur vont envahir le récit :
Il se
glissa dehors, et moi je le suivis, clignant des yeux dans la splendeur du
jour. Dehors l’air était tiède, et sous le soleil il montait de la terre une
odeur légère de peinture et de goudron qui me rappelait une plage d’été de mon
enfance. Pikolo me donna un des deux bâtons et nous nous mîmes en route sous le
ciel limpide de juin.
Je
voulais le remercier, mais il m’interrompit : ce n’était pas la peine. On
voyait les Carpates couvertes de neige. Je respirais l’air frais, je me sentais
étonnamment léger. (p.118)
Le trajet permet une pause propice
à l’émergence du souvenir : « Nous parlions de chez nous… ».
À partir du dialogue entre Jean et l’auteur, le texte fonctionne comme un
entrelacement de différents pans de la réalité : bribes de dialogue,
recherche du texte de Dante, travail de la mémoire et réalité du camp. C’est ce
quatrième ordre qui relève davantage du réel et qui constitue la trame
chronologique du récit. Il fournit au texte des repères spatio-temporels :
les rencontres, les étapes du chemin.
Un SS
passe à bicyclette…
Nous
croisons Limentani, le Romain,…
Nous
croisons Frenkel, le mouchard… (p.119)
Le passage du présent au passé
s’explique par la nécessité de poursuivre et prolonger le témoignage, la
nécessité du travail de mémoire : « Pour aller chercher la soupe,
il fallait faire un kilomètre… » (p.118). Mais le recours au discours
indirect libre permet ce passage au présent qui révèle une pause narrative
importante et redonne de l’intensité au récit : « Pour lui, parler
en Français ou en Allemand, c’est la même chose ? Oui, c’est la même
chose, il pense aussi bien dans les deux langues… » (p.119).
L’anecdote est avant tout orale
avant d’être écrite (Primo Levi « testait » ses histoires en public).
C’est le témoignage qui est primordial. Même écrit, le témoignage est encore
vivant pour l’auteur. La question « c’est la même chose ? »
est presque celle d’un auditeur.
L’auteur semble ici se dédoubler
dans les différents plans du texte : le temps de la guerre laisse la place
au temps éternel et immuable de la littérature et de la fable mythologique.
Dans le jeu d’opposition des pronoms personnels, ceux des 2ème et 3ème
personnes renvoient à Jean, ceux de la 1ère
habituellement à l’auteur inclus dans les détenus, mais ici
le singulier apparaît davantage. C’est une expérience personnelle qui apparaît
ici, plus que l’expérience commune des déportés. L’auteur est ici celui qui
enseigne à Jean, au lecteur, et celui qui se parle à lui-même. Le dialogue avec
Jean est très limité, car il ne sert que de ressort accessoire pour faire
progresser le processus de la mémoire et la trame du récit. Au-delà des propos
échangés, c’est une amitié naissante qui se révèle par des encouragements de
Jean : « vas-y tout de même » (p.122), la seul phrase
transcrite en Français des propos de Jean. Ce n’est pas un simple cours de
langue mais un trajet initiatique vers un autre espace, celui de la littérature
universelle. Observez la polyphonie des discours de l’auteur : l’auteur se
souvenant de L’Enfer de Dante, et l’auteur au moment de
l’écriture :
Il
comprendra : aujourd’hui, j’en suis sûr. (p.119)
Le mélange de questions,
d’explications et de parole révélée (la poésie) intervient pour montrer la
recherche d’un sens à l’existence, « quelque chose de gigantesque [de
« dantesque » ?] que je viens d’entrevoir à l’instant seulement,
en une fulgurante intuition, et qui contient peut-être l’explication de notre
destin, de notre présence ici aujourd’hui » (p.123).
Faire découvrir le texte poétique
à un autre est pour l’auteur une façon de se révéler à soi-même : « c’est
comme si moi aussi j’entendais ces paroles pour la première fois ». la
littérature est porteuse d’un message que tous les détenus peuvent
entendre :
« Considérez
quelle est votre origine
Vous
n’avez pas été faits pour vivre comme des brutes
Mais pour ensuivre et science et vertu » (p.121)
Il est légitime de vouloir
continuer à vivre et espérer, même si le destin de l’homme est parfois réglé
par une volonté inconnue.
« Et l’avant s’abîma comme il plut à quelqu’un »
(p.123)
La littérature à la fois confirme le
tragique et apporte une consolation : Primo Levi fait partie du monde, il
lui faut rentrer au pays et raconter. Le chant d’Ulysse est le chant de celui
qui a vu l’enfer, qui tente de survivre au naufrage, d’être un rescapé.
Le réveil de la poésie oublié lui révèle qu’il a le devoir de raconter le
martyr du Lager, qu’il doit lutter pour sa survie et qu’il doit écrire (il
commencera au laboratoire).
Le chapitre 11 confirme que Primo
Levi est convaincu de la force de l’écriture, que son livre doit être une proclamation
de l’humanité bafouée dans le camp. Le chant d’Ulysse est devenu une arme
contre les forces du mal. Sous le regard du lecteur, Primo Levi forge son
propre projet littéraire.
« Die drei
Leute vom Labor »
Le chapitre 15 évoque le
recrutement de Primo Levi au laboratoire de la Buna avec deux autres détenus,
choisis par le Doktor Panwitz. Primo Levi retrace le sentiment d’être à la fois élu et damné
puisqu’à la frontière entre deux mondes : celui de l’horreur du camp et
celui du confort au laboratoire. Dans cette situation plus confortable, dont il
pense n’être bénéficiaire que par pur hasard (« par des voies
insoupçonnées », p.150), l’auteur reprend conscience de la déchéance
qu’il a subie, lui ainsi que ses camarades de déportation, et souffre du regard
méprisant des employés du Labo.
L’accent sera mis, dès le début du
chapitre, sur l’importance de la perception du temps, sur l’altération de cette
perception du temps imposée aux hommes par l’enfermement. Le camp impose un
autre rythme, d’autres cadences, une autre durée que la vie ordinaire. La
question du temps pose de façon accrue le problème de la survie. On peut
distinguer dans ce chapitre15 une partie introductive qui sert de bilan et qui
évoque la nomination au Labo, au cours de la constitution des équipes par le
Kapo (pp. 145-148). La partie centrale (pp. 148-151), assez brève, montre la
situation dérisoire du camp et les futilités des projets allemands face à la
défaite certaine. La dernière partie du chapitre dresse le portrait de l’auteur
écartelé entre ses nuits passées au camp et ses journées au laboratoire, expose
sa prise de conscience qu’il participe à deux existences inconciliables.
|
Usine
de la Buna |
« …et
voilà que survient l’imprévisible… »
Les deux premiers paragraphes du chapitre
15 sont envahis par une accumulation d’interrogations et de constats chiffrés
qui vont traduire l’incapacité des déportés à mesurer le temps qui leur
échappe. L’interrogation sur la durée équivaut à une interrogation sur
l’avenir, qui pourrait voir le temps s’arrêter : « Combien
d’entre nous arriveront vivants l’année prochaine ? Combien au
printemps ? ». Angoisse clairement exprimée par le passage de
l’imparfait de l’indicatif au présent, puis au futur dans le second paragraphe.
Les détenus avaient au moins la
succession des saisons qui pouvait constituer un repère possible du passage du
temps : « la pluie de novembre s’est changée en neige ».
Mais même cette organisation mentale leur sera refusée par l’absence de logique
dans l’organisation du camp : « en théorie nous ne travaillons
qu’à l’intérieur ; aussi somme-nous restés en tenue d’été ».
Primo Levi a pris le parti de ne raconter que ce qu’il a vu. Ce qui lui permet
néanmoins de prendre conscience de la menace qui grandit pour chaque détenu, le
temps jouant pour la mort : « nous étions quatre-vingt-seize quand
nous sommes arrivés, nous, les Italiens du convoi. […] À présent, nous
sommes vingt et un ».
Après l’opposition des temps du
récit qui permet d’exprimer l’impossibilité pour les déportés d’appréhender
normalement le temps humain, Primo Levi passe à une série de contradictions
logiques qui révèlent le non-sens, l’absurdité et le cynisme de
l’organisation : le manque de vêtements. Ce qui devait constituer le
privilège d’être « chimiste » devient la raison d’une
injustice encore plus grande : « nous sommes des chimistes, et
donc nous travaillons aux sacs de phényl-bêta (…) les autres ont reçu un
manteau, et nous non ; les autres portent des sacs de ciment de cinquante
kilos, et nous des sacs de phényl-bêta de soixante kilos » (p.146).
Levi a eu recours à l’antiphrase pour exprimer sa révolte : « voilà
les avantages ». Il accumule une succession temporelle d’actons
pénibles pour dénoncer la suite interminable de corvées imposées aux chimistes :
« Nous avons débarrassé l’entrepôt… nous avons rapporté les sacs dans
l’entrepôt (…) nous avons déplacé les sacs dans la cave (…) l’entrepôt
a été remis en état et il faut à nouveau y empiler les sacs ».
Primo Levi met ensuite en
correspondance l’épuisement physique des détenus avec le délabrement des
locaux, pour trouver là une nouvelle raison de désespérer, car la défaite
probable des Allemands ne constitue en rien une perspective d’être
libéré : « ...il y a déjà un an, les Allemands ont liquidé le camp
de Lublin : une mitrailleuse aux quatre coins, et les baraques
incendiées ; le monde civil ne le saura jamais. À quand notre tour ? »
(p.146). Interrogations qui permettent de mesurer l’état de conscience d’un
homme aux prises avec une expérience des plus effroyables. Nous retrouvons ici
la trace d’une première intuition exprimée au chapitre 2 : « je
suis convaincu que tout cela n’est qu’une mise en scène pour nous tourner en
ridicule et nous humilier, après quoi, c’est clair, ils nous tueront »
(p.23).
La première
partie du chapitre 15 s’achèvera sur le récit, habituel chez Levi, d’une
journée particulière de la vie des détenus, l’évènement essentiel venant rompre
l’enchaînement interminable des journées de travail : « et voilà
que survient l’imprévisible » (p.147). Cette rupture a été préparée
par le recours au discours indirect libre, qui est là pour rapporter les
consignes habituelles du Kapo : « Combien d’absents ? ».
le présent employé a pris une valeur d’éternité : « et les dix
s’en vont, en traînant les pieds ». Les individus ont disparu sous la
loi implacable des nombres : « les dix… les quatre… les douze… les
cinq ». La nouvelle nomination est déjà évènement par le retour du nom
du détenu : « 169 509, Brackier, 175 633, Kandek ;
174517, Levi », comme une annonce exceptionnelle ; ce sont des
détenus qui sortent de la masse, c’est une identité à peine retrouvée ; le
docktor Panwitz a également été nommé.
La
première partie du chapitre se termine par une note optimiste :
l’admission de l’auteur au laboratoire, et l’amitié croissante entre Primo et
Alberto, qui renforce l’entente et la solidarité : « chaque
bouchée organisée est rigoureusement divisée en deux parties égales »
(p.148). Marques de la bonté des hommes qui atténuent le noir constat initial.
« …les
Allemands sont sourds et aveugles… »
La
deuxième partie du chapitre est surtout faite d’oppositions. La parataxe est un
des procédés favoris de l’auteur pour mettre en valeur le fossé entre deux
mondes, comme ici entre le délabrement de l’usine de la Buna et les soins
particuliers accordés à un « ouvrier
spécialisé » comme Primo Levi, dans un service qui n’est jamais
parvenu à produire le moindre kilo de caoutchouc. Son travail consiste en fait
à poursuivre un projet inutile, à suivre des règles alors que tout annonce la
faillite du système (la fabrication devait démarrer le premier février 1945 et
Primo Levi annonce l’arrivée des Russe le 27 janvier).
La
phrase « nul ne peut se flatter de connaître les Allemands »
(p.149) exprime ici le regard de l’anthropologue qui entreprend d’observer les
réactions des différentes nationalités aux derniers évènements, à l’approche
des troupes russes :
« Les
Polonais ne travaillent plus, les Français marchent de nouveau la tête haute.
Les Anglais nous font le clin d’œil et nous saluent avec le « V » de
la victoire, médius et index écartés ; et pas toujours en cachette.
Mais
les Allemands sont sourds et aveugles, enfermés dans une carapace d’obstination
et d’ignorance délibérée. » (p.150)
L’auteur
évoque l’activité des Allemands de ces derniers jours du camp comme une sorte
de frénésie mécanique, au moyen d’une accumulation de verbes à valeur
répétitive dont la plupart n’ont même plus de complément : « construisent,
combattent, condamnent, organisent et massacrent ». Primo Levi va
insister en fait sur les manifestations chez les Allemands d’un élan vital,
d’une volonté de survivre malgré la condamnation inéluctable que le monde leur
imposera. Sorte de vie végétative, alors que le Lager est sur la fin :
« si l’on blesse le corps d’un agonisant, la blessure commencera malgré
tout à se cicatriser, même si le corps tout entier doit mourir le lendemain ».
Cette deuxième partie du chapitre contient également le
récit de la première entrée des « élus » dans le laboratoire.
Par les comparaisons, le recours à l’exclamation et à des nominalisations,
Primo Levi insiste sur le choc produit par l’intrusion de trois malheureux
déportés dans la « vie civile », « comme trois bêtes
sauvages qui s’aventurent dans la grande ville ». Cette prise de
conscience du monde extérieur fait ressurgir le souvenir de la vie étudiante de
l’auteur.
« L’espace
d’un instant, je suis violemment assailli par l’évocation soudaine et aussitôt évanouie
de la grande salle d’université plongée dans la pénombre, de la quatrième
année, de l’air tiède du mois de mai italien. » (p.149)
Ce choc
violent provoqué par l’irruption du passé marque davantage la séparation entre
les deux mondes, séparés par « les barbelés » : « l’odeur
me fait tressaillir comme un coup de fouet ». Retour tout aussi
violent quand, après la libération, reparaîtra ce qui fut affreux et qui risque
de toujours revenir à la mémoire. Primo Levi a insisté, dans cette scène de
l’entrée au Labo, sur l’absence de toute cohérence entre les deux mondes ;
d’un côté celui de la propreté, des usages, des conventions : « Herr
Stawinoga … nous dit « Monsieur », ce qui est ridicule et
déconcertant » ; de l’autre, celui du dénuement, de la faim, de
l’humiliation. L’arrivée des trois déportés constitue ici une anomalie ;
d’ailleurs leur survie dépend de la désorganisation du système : le vol
des fournitures (savon, essence, alcool) est d’emblée posé
comme une solution radicale au « problème de la faim », celui
« de l’hiver » étant résolu par la « température
merveilleuse » qui règne dans le laboratoire. La formule à l’infinitif
entre parenthèses, celle qu’a gravée au fond de sa gamelle un camarade de
détention de Primo, est là pour résumer ce sentiment d’absurdité : « ne
pas chercher à comprendre » devient la devise d’un lieu ou le
responsable du Labo de chimie est un spécialiste des sciences du langage, où
les laborantins ne pensent qu’à « se mettre sérieusement à voler ».
« …rien
ne me distingue du troupeau… »
À
partir de la page 151, dans la dernière partie du chapitre, Primo Levi expose
ce qui va différencier les trois détenus du labo des autres camarades de
déportation, mais aussi ce qui va les maintenir irrévocablement dans un état
intermédiaire de semi-humanité, ce qui les empêchera d’être véritablement admis
dans l’univers humain du Labo. La différenciation est déjà au niveau des
mots : parmi les « Häftlige » (détenus), Primo Levi fait
partie des « drei Leute », « Leute » désignant les
gens anonymes, pas encore un « Mann », un homme à part entière. Il
fait partie de la masse : « Au camp, rien ne me distingue du
troupeau ».Mais le Kapo a classé « les élus pour le paradis du
laboratoire » dans la catégorie des « Franzozen »
(Français) pour trouver une explication plausible à cette élection. Explication
qui n’en est pas une, puisque seul un
sur les trois est francophone.
Cette
séparation entre deux mondes, entre deux groupes opposés, humains et
semi-humains, Primo Levi va la vivre comme un véritable déchirement de la
conscience. Matériellement, tout est plus facile pour lui : augmentation
des rations de pain grâce aux marchandises « organisées »,
commercialisées avec l’aide de Roberto, amélioration physique grâce à la douce
chaleur du local et l’absence de travaux pénibles : « je reste
assis toute la journée, avec devant moi un cahier et un crayon, et même un
livre… » (p.151). Pourtant, ce mieux vivre semble n’être qu’un mieux
survivre pour l’auteur, qui a déjà évoqué l’absence de perspectives de cette
existence faite désormais d’expédients : « tout cela est un don du
destin, et à ce titre il faut en jouir tout de suite et le plus intensément
possible ; mais demain, c’est l’incertitude » (p.150). En fait ce
temps de séjour dans le Labo fait partie des moments de répit de la
détention : « les moments de trêve, du K.B.[l’infirmerie] et
des dimanches… ».L’inaction qui lui est offerte n’est là que pour
raviver ce que Primo Levi appelle « la douleur de se souvenir, la
souffrance déchirante de se sentir homme, qui me mord comme un chien à
l’instant où ma conscience émerge de l’obscurité » (p.151).
Les
signes patents d’une libération possible (« les Russes arriveront… on
sent que la fin est proche ») n’offrent au déporté aucune perspective
de vie en liberté possible, puisqu’il ouvre les yeux, dans cette vie
matériellement meilleure, sur ce qu’il est devenu dans le camp, sur l’homme
qu’il était avant le camp. En fait, le « don du destin »
s’avère une véritable torture mentale. Mais de cette torture, il ne peut s’en
plaindre : « ne devrais-je pas m’estimer heureux ? […]
je prends mon crayon et mon cahier, et j’écris ce que je ne pourrais dire à
personne ». Le comble de la souffrance, pour Primo Levi, c’est de
renouer avec des considérations humaines en vivant dans un monde aussi
inhumain. Cette souffrance, il l’exorcise par l’écriture, et c’est un besoin
tellement prenant qu’il risque la mort pour le faire. Cette souffrance, il la
personnifie, l’appelant sa « compagne de tous les moments de trêve ».
Un
autre volet de cette épreuve du labo est la confrontation d’un jeune homme
timide avec des « filles ». L’auteur oppose d’abord les
ouvrières « lourdes et brutales comme leurs hommes »
rencontrées à la Buna, aux « filles du laboratoire » qui
« font l’effet de créatures venues d’une autre planète ». Ce
contact avec la féminité oblige l’auteur à constater les déprédations, les
dégradations physiques subies par les déportés. En fait, la description de son
propre corps, très rare dans ce livre, n’est possible qu’à travers le regard
des autres, sorte d’omniscience collective dans la mesure où tous les déportés,
soumis aux mêmes conditions cruelles, en arrivent à se ressembler tous.
« Devant
les filles du laboratoire, nous nous sentons tous trois mourir de honte et de
gêne. Nous savons à quoi nous ressemblons : nous nous voyons l’un l’autre,
et il nous arrive parfois de nous servir d’une vitre comme miroir. Nous sommes
ridicules et répugnants » (p.151-152).
Ce
regard des jeunes femmes va leur apporter la confirmation que leur présence
dans le Labo n’est que pure anomalie, que monstruosité dans un monde qui n’est
plus le leur. Dans sa description, l’auteur a grossi un certain nombre de
détails mais c’est malheureusement l’impression laissée par les images de
déportés : des sortes de pantins, des caricatures d’hommes.
Une
autre particularité relevée par les gens du Labo, c’est l’odeur, vécue comme
une injustice : au lieu de l’identifier comme celle du camp, « celle
qui nous accueille au camp (…) on ne s’en défait pas », les
filles en font l’identité même des déportés (p.152). La réflexion de ces jeunes
filles, « si jeune et il pue déjà ! », va permettre de
caractériser un peu mieux ces personnages. Primo Levi insiste sur leur mépris,
leur indifférence, leur coquetterie, leur gourmandise : elles
accomplissent ce qu’il peut y avoir de plus futile pour un détenu privé de
tout, « mang[ent] des tartines de confiture », « fument
dans un laboratoire ». Elles ne sont d’ailleurs pas d’une grande
utilité, elles ne rangent pas, « se liment les ongles » et
« cassent beaucoup d’objets en verre ».
La
banalité des propos échangés entre les jeunes femmes vient renchérir sur la
thématique du temps annoncé au début du chapitre : « cette année
est vite passée ». Cette année, pour Primo Levi, c’est l’année qui l’a
transformé, d’homme libre qu’il était, en cette sorte de déchet humain à peine
capable d’assurer ses fonctions vitales. L’auteur opère ce passage de
l’indicatif imparfait qui retrace son temps d’homme libre, à ce présent du
bilan de son parcours désormais sans perspective : « de ma vie
d’alors il ne me reste plus aujourd’hui que la force d’endurer la faim et le
froid ; je ne suis plus assez vivant pour être capable de me supprimer ».
Au fond la déchéance pour Primo Levi, se résume à son incapacité à mesurer le
temps, d’où la reprise de la formule rituelle : « cette année est
vite passée », pour montrer l’épaisseur de sens d’un propos en
apparence insignifiant. L’auteur confirme ici l’absence de communication qui
règne dans le laboratoire entre les employés et les déportés. Ce double sens de
la phrase finale repose le problème de la communication et l’angoisse des
déportés de ne pas être écouté ou cru une fois de retour dans leur famille.
En terminant la lecture du quinzième chapitre de Si
c’est un homme de Primo Levi, celui qui précède le récit de la chute du
Lager, nous pouvons préciser quelques particularités de l’écriture de l’auteur.
·
Sa
capacité d’organiser son propos, de synthétiser, sous une forme assez
méthodique, des situations, des comportements troublants, voire insoutenables,
et durs à dire.
·
Une
maîtrise des effets de style, d’une grande sobriété, qui révèle des qualités de
concision, d’efficacité de l’écriture.
·
Ses
qualités de conteur, ses choix de scènes, d’anecdotes significatives car elles
vont produire un sens plus large, une interprétation et une analyse qui
dépassent le cadre de la circonstance décrite ; le recours à des cas
individuels, à des fragments de dialogues sont à ce titre particulièrement
exemplaires.
·
Quand il
réintroduit son expérience personnelle dans une expérience plus collective,
Primo Levi a le mérite de nous rappeler que l’action d’un homme, son existence
propre engage avec lui celle de l’humanité toute entière. Ce pourrait être là
un des fondements essentiels de tout humanisme qui se respecte.
Un « témoin appelé à déposer »
En 1976, Primo Levi a rédigé un
Appendice à Si c’est un homme, où il écrit : « j’ai
délibérément recouru au langage sobre et posé du témoin plutôt qu’au pathétique
de la victime ou à la véhémence du vengeur : je pensais que mes paroles
seraient d’autant plus crédibles qu’elles apparaîtraient plus objectives et
dépassionnées ; c’est dans ces conditions seulement qu’un témoin appelé à
déposer en justice remplit sa mission, qui est de préparer le terrain aux
juges. Et les juges, c’est vous. » (p. 191)
Primo Levi
témoin…
·
De son
travail d’écriture, est souvent rapprochée l’activité scientifique, les
compétences de chimiste de Primo Levi. Et l’on a pu constater, dans plusieurs
passages de son livre, une certaine rigueur d’exposition qui dénote une
recherche de l’objectivité dans l’observation. C’est le cas du chapitre 9
intitulé « Les naufragés et les rescapés » (traduit aussi
« Les élus et les damnés ») dans lequel l’auteur propose une
sorte de classification typologique des principaux comportements des déportés,
à travers une série de portraits clairement identifiés.
·
On peut
remarquer que les scènes décrites par Primo Levi sont souvent présentées comme
des scènes de la vie ordinaire. C’est la répétition de la vie du camp qui pour
lui vaut d’être montrée, et pas des situations sensationnelles ou
spectaculaires. On peut citer notamment les détails évoqués dans les chapitres
« Nos nuits », «Une bonne journée » et « Le
chant d’Ulysse ».
·
La
thématique du « témoin appelé à déposer en justice » se
confirme par le fait que Primo Levi n’a pas tenté d’expliquer ni de dévoiler
l’ensemble du processus concentrationnaire, entreprise évidemment surhumaine
quand on en a été soi-même la victime. Il s’arrête le plus souvent, dans son
rapport des faits, à ce qu’il a lui-même constaté autour de lui. C’est sans
doute ce que l’auteur nomme le « caractère fragmentaire » de
son livre.
·
La
conception du livre, chez Primo Levi, peut s’expliquer comme un acte véritable
de déposition. Il a proclamé sa sincérité de témoin, celui qui prête serment à
la barre en disant « Je le jure ». Son préambule annonce :
« aucun des faits n’y est inventé ».
…et victime…
|
|
|
"On ne sort d'ici que
par la cheminée", |
·
La
recherche de la sobriété de l’écriture nécessite un effort permanent auquel
Levi lui-même, par moments, est amené à renoncer : « Oh !
pouvoir pleurer » dans « Le travail » (chap.6). Mais en
règle générale l’auteur cherche a éviter le processus d’identification pour le
lecteur.
·
L’auteur
manifeste a de nombreuses reprises la volonté de ne pas se démarquer de
l’expérience collective de la déportation qu’il a lui-même vécue. Son martyr,
il n’en fait pas un cas personnel, et le je du narrateur-témoin vient
souvent s’inclure dans le nous des victimes de la Shoah.
·
Si la
passion s’installe, c’est surtout celle de la révolte déclenchée chez le
lecteur par le simple exposé des faits : les « appels » dans le
froid, les privations, l’épreuve de la sélection, sont autant de scènes
emblématiques de la cruauté du Lager, qui suffisent à emporter le
« verdict » du lecteur : une condamnation du régime nazi et de
l’application de ses thèses anticommunistes et antisémites.
« …préparer
le terrain aux juges… »
·
Pour
illustrer l’absence d’esprit de vengeance, il faut reconnaître que très
rarement l’oppresseur est mentionné dans ce livre. Les figures personnelles
sont rares chez les soldats allemands qui administrent le camp, ce qui minimise
toute responsabilité strictement personnelle dans le phénomène
concentrationnaire, mais fait de l’administrateur du camp une sorte d’exécutant
au service d’une machination administrative et politique, où l’explication par
des pulsions sado-masochistes n’est pas suffisante. Primo Levi rejoint ici les
thèses fonctionnalistes sur l’explication de la Shoah, au détriment des thèses
intentionnalistes qui attribuent la responsabilité à l’impulsion de certains individus.
·
Dans ce
souci d’éviter de susciter trop de compassion, il faut remarquer l’impression
finale que Primo Levi veut laisser de son livre. L’expression initiale est le
comble de l’euphémisme pour un survivant des camps : « J’ai eu la
chance… », commence ainsi sa préface. Il est clair que les véritables
victimes, les exterminés, ne sont plus là pour témoigner. Il faut relever
également le verbe espérer qui apparaît dans la dernière phrase du
livre.
La place limitée que l’auteur
accorde à ses sentiments personnels, le ton impassible qu’il emploie aussi
fréquemment dans son livre pour dévoiler les horreurs et la souffrance dont il
est lui-même victime, peuvent nous laisser admiratifs de la force de caractère,
de la sincérité et de l’honnêteté du personnage. C’est vrai que Primo Levi
parvient, par cette abnégation du chroniqueur, du travail de mémoire, à un
héroïsme hors du commun. Lui-même s’est senti obligé de dissiper cette
exagération de lui-même, quelques trente ans après la rédaction de Si c’est
un homme, en reprenant la question « Avez-vous pardonné ? »
(p.190).
Représentations de la Shoah à l’écran
|
« Et
c’est ce Juif timide, petit,myope, sentimentalement complexé, qui vérifie en
deux cents pages, en lui donnant chair et relief, la réflexion de Pascal :
« Toute la dignité de l’homme est dans la pensée. » Vincent Landel, Le
Magazine littéraire Il est possible d’opérer des rapprochements avec ce jugement à travers le livre de Primo Levi : « J’avais une propension marquée (…) à vivre dans un monde irréel, peuplée d’honnêtes figures cartésiennes, d’amitiés masculines sincères et d’amitiés féminines inconstantes. » (p.11) « Comment penser ? On ne peut plus penser, comme si on était déjà mort. » (p.21) Le dentiste, p.25 : « peut-être qu’il est fou : au Lager on devient fou. » « un vieux réflexe me pousse à regarder l’heure à mon poignet, une ironique substitution m’y fait trouver mon nouveau numéro. » (p.27) Fin du chap. 2 : « se retrouver, c’était se rappeler et penser, ce n’était pas sage. » (p.38) Les vers de Dante du chap.11, p.121 : « Considérez quelle est votre origine : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme brutes Mais pour ensuivre et science et vertus » « Celui qui se laisse aller au point de partager son lit avec un cadavre, celui-là n’est pas un homme. Celui qui a attendu que son voisin finisse de mourir pour lui prendre un quart de pain, est (…) plus éloigné du modèle de l’homme pensant que le plus fruste des Pygmées. » (dernière page) |
|
La
Shoah, mot hébreu signifiant « anéantissement ». |
Chronologie fournie par la revue L’École
des lettres
·
1955 :
Nuit et brouillard, d’Alain Resnais (France)
·
1960 : Kapo, de Gillo Pontecorvo
(Italie)
·
1970: Le
Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophúls (France)
·
1978 :
Holocauste, de Marvin Chomsky (États-unis)
·
1984 :
La Conférence de Wannsee, d’Heinz Schirk (Autriche)
·
1985 :
Shoah, de Claude Lanzmann (France)
·
1990 :
Korczak, d’Andrzej Wajda (France)
·
1994 :
La Liste de Schindler, de Steven Spielberg
·
1996 :
La Trêve, de Francesco Rosi (Italie)
·
1997 :
Drancy avenir, d’Arnaud des Pallières (France)
·
1997 :
La vie est belle, de Roberto Benigni (Italie)
·
1999 :
Un Spécialiste, d’Eyal Sivan et Rony Brauman (France)
·
1999 :
Voyages, d’Emmanuel Finkiel (France)
·
2001 :
Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures, de Claude Lanzmann (France)

Une scène de "La trêve" de l'Italien Francesco Rosi,
d'après un roman de Primo Levi
(Archives AFP)
Lectures complémentaires
VIRGILE, L’Énéide (1er siècle av. J.C.), Chant VI, vers 230-430
Dans le Chant VI de L’Enéide
de Virgile (29-19 av. J.C.), Énée aborde l’Italie et, guidé par la sibylle de
Cumes, il descend aux Enfers, où l’âme de son père Anchise lui révèle l’avenir
glorieux que les dieux réservent à Rome.
DANTE, La Divine Comédie (1308),
« Enfer », Chant VIII, vers 67-84 - Chant IX, vers 28-66 –
Chant XVIII, vers 1-39
La Divine comédie, poème de Dante Alighieri, a été composée entre 1306 et
1321. Elle comprend cent chants de cent trente à cent quarante vers, réunis en
trois parties de chacune trente-trois chants : l’Enfer, le Purgatoire
et le Paradis, précédées d’un Prologue. Les rimes se répondent par
groupe de trois vers. Le vers central rime avec le premier et le dernier vers
du tercet suivant. Le sujet est un récit de voyage dans le monde des âmes pour
parvenir à la contemplation de la Divinité. L’Enfer est un vaste gouffre,
comprenant neuf cercles concentriques. Le centre du dernier cercle est occupé
par Satan.
Cette œuvre a permis à son auteur
d’affirmer une grande personnalité où l’imagination débordante mêle à la fois
le fantastique et une grâce touchante. Œuvre perçue comme un véritable conte
moral et politique.
SARTRE (Jean-Paul), Huis-clos, scènes I
et V
Huis-clos de Jean-Paul Sartre (1944), fait apparaître en un acte
trois personnages, Inès, Estelle et Garcin qui se retrouvent en enfer. Ils se
racontent les circonstances de leur arrivée. Inès, homosexuelle, a été
assassinée par sa maîtresse. Garcin est mort en lâche au cours d’une fuite
honteuse. Estelle a noyé son enfant non désiré.
Les personnages comprennent qu’ils
sont condamnés à supporter sans cesse le regard des autres, a ne plus jamais
avoir d’intimité. « L’enfer, c’est les autres ».
Huis-clos constitue l’expression au théâtre des thèses
existentialistes de Sartre.
|
Intertextualité |
Le motif de la descente aux
enfers dans les quatre premiers chapitres de Si c’est un homme |
Les scènes 1 et 5 dans Huis
clos de Jean-Paul SARTRE (éd. Folio) |
|
Les
représentations populaires ne sont pas suffisantes pour décrire les
souffrances |
« Nous nous attendions à quelque chose de
terrible, d’apocalyptique » (p.18) |
« Où sont les pals ? – Quoi ? – Les pals,
les grils, les entonnoirs de cuir. – Vous voulez rire ? »
(p.15) |
|
Le
besoin de propreté est considéré comme une affirmation de la dignité humaine |
« se laver tous les jours… symptôme d’un reste
de vitalité » (p.41) |
« Et pourquoi m’a-t-on ôté ma brosse à
dents ? – Et voilà la dignité humaine qui vous revient » (p.15) |
|
Le
sommeil est inutile (c’est celui du mourant ou du déjà mort) |
« je sombre rapidement dans un sommeil âpre et tendu
qui ne me laisse en réalité aucun moment de répit » (p.40) |
« Donc, pas de brosse à dent. Pas de lit non
plus. Car on ne dort jamais, bien entendu ? – Dame ! »
(p.16) |
|
Vie sans sommeil, sans rêves, sans autre rêve que le
rêve de dormir : « Je rêve que je dors sur une route »
(p.40). |
Pour Garcin, la vie après la mort, c’est la « vie
sans coupure » (p.17), c’est ce qui la rend « forcément
pénible ». |
|
|
L’organisation |
L’organisation du K. B. : « une vie de
limbes » (p.53) |
« ils ont tout réglé. Jusque dans les moindres
détails, avec amour ». Garcin : « je mets ma vie en ordre »
(p.33) |
|
Primo Levi : « c’est cela, l’enfer.
Aujourd’hui, dans le monde actuel, l’enfer, ce doit être cela : une
grande salle vide, et nous qui n’en pouvons plus d’être debout… »
(p.21) |
||
·
Voir en
outre les représentations de l’Enfer : dans les dictionnaires ; dans
la Bible.
Jean Marc Gavila