Métissage et Négritude

Dernière mise à jour : 29/06/2004

SOMMAIRE

Ø      Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal

Ø      Raphaël Confiant, Chimères d’En Ville

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« INSPIROHIDES »
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Aimé Césaire

Cahier d’un retour au pays natal, 1939, (extrait)

 

« Un soir dans un tramway en face de moi, un nègre. »

 

« La misère, on ne pouvait pas dire, s'était donné un mal fou pour l'achever. »

 

 

Bibliographie

*    CESAIRE (Aimé), Cahier d’un Retour au Pays natal, Présence africaine, 1971

*    L’extrait étudié : depuis « Et moi, et moi, moi qui chantais le poing dur... » jusqu’à « Je réclame pour ma face la louange éclatante du crachat » est disponible sur Littérature, Textes et documents, XX-ème siècle, collection H. Mitterand, Nathan 1996

 

*    Plusieurs extraits de l’oeuvre sont consultables en ligne

*    En contrepoint, une très belle version illustrée de L’Albatros de Baudelaire est disponible sur le site de Français de « Philagora ».

 

Pour une lecture analytique…

 

*      Aimé Césaire, considéré comme le principal co-inventeur, avec Senghor, du concept de la négritude dans la littérature française (1934, revue L’Étudiant noir)

*      Fortement influencé par le surréalisme, qui l’acclame au temps de ses premiers poèmes (l’art nègre était à la mode)

*       Le Cahier d’un retour au pays natal est apparu comme le manifeste de la Négritude en poésie, alternance quelque peu hétéroclite de longues séquences versifiées avec des paragraphes en prose dont à première vue la typographie seule ne permet pas toujours de définir la qualité poétique

*      Passage qui met en valeur les fondements de l’engagement du poète, mais également sa filiation à une tradition poétique

 

I. Un tableau de la laideur

1. Laideur et misère.

*      tramway qui introduit un monde industriel ou urbain fait de grisaille (absence de couleurs)

*      Dans les champs lexicaux, prédominance de :

*      La disproportion : jambes gigantesques, nez… péninsule (pastiche de Cyrano de Bergerac),  allongé la démesure – l’orang-outang évoqué ici, caractérisé par des membres particulièrement développés

*      La laideur : comme un pongo, quelque cartouche hideux,  un nègre hideux, laid

*      Le dénuement : affamé, vieille veste élimée, plus quelques métaphores, tanière entrebâillée de ses souliers (troués), et petits pieux luisants d'une barbe de plusieurs jours

*      Allégorie de la Misère comme analogie du travail d’un ouvrier infatigable à ch. lexical du modelage, modelé, percé, poli, etc.

 

2. « - Mon semblable – mon frère ! »

*      Le poète manifeste des affinités avec le personnage

*      Localisation : sur un banc de tramway, qui renvoie à la vie passée en Europe de l’auteur

*      Le portrait est un chef-d’œuvre caricatural du nègre, très commun pour l’époque, voir Tintin au Congo

*      Portrait qui interpelle le poète dans sa propre perception de lui-même, les femmes derrière moi[lui ?] ricanantes semblant rire aussi de lui-même

*      Césaire se dit complice, affirme ici retrouver une réalité qu’il avait feint d’oublier, sa lâcheté oubliée

II. L’épreuve pour un poète engagé

 

1. Un tableau symboliste ?

*      dans le parcours initiatique du poète (cf. les termes de navigation, la dérade(1)), une apparition : moi qui chantais… Un soir

*      irruption de la rencontre, suggérée par la nominalisation, en face de moi, un nègre

*      vision figée, hébétude du poète avec les anaphores C'était un nègre  et Un nègre

*      volonté manifeste d’un certain classicisme poétique : pratiquement pas de trace de mots d'origine créole (voir exemple de R. Confiant) ou renvoyant au monde des Antilles

*      plusieurs références aux Fleurs du mal de Baudelaire que Césaire n'hésite pas à citer ou à pasticher :

*      allégorie de la Misère à l’œuvre (le Mal)

*      Il était COMIQUE ET LAID,reprise de L’Albatros

 

« Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!

Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid! »

 

*      Inversion noire de l’oiseau blanc tombé à terre

*      Tableau d’une rencontre, conçu comme un exercice de style

*      Image de l’Albatros qui renvoie à la hantise du poète déchu ou rejeté

 

2. Une réflexion sur la Négritude

*      Une image de la résignation, de la soumission pour le poète militant : se faire tout petit, lassitude sanguinolente, voûté le dos, etc.

*      L’homme semble avoir perdu ce qui fait l’âme de la Négritude :

*      sa négritude même qui se décolorait, ces îlots scabieux(2) (taches décolorées du visage)

*      occurrence du vampire (oreillard)(3) qui est là pour lui ôter son sang (son identité ?)

*      nègre… sans rythme ni mesure (cf. tam-tam et jazz)

*      Poète engagé qui manifeste des signes de découragement : l’antithèse lâcheté/héroïsme

*      Mais misère et laideur ne sont pas inhérentes à la vie du Nègre à rôle du mégissier(4) à l’œuvre (« blanchisseur de peaux »)

Conclusion

*      texte qui se fonde sur le motif de la rencontre, caractérisée par son symbolisme (exemples célèbres, Baudelaire, À une Passante, ou Rimbaud, Le Dormeur du val)

*      le poète engagé affirme sa volonté de s'assumer en tant qu'homme noir, frère de race de ceux qui vivent dans la laideur, d’ accepter d'être, comme il l’écrit plus haut dans le Cahier d’un retour…, « l'homme-famine, l'homme-insulte [...] un homme-juif, un homme pogrom, un chiot, un mendigot ».

(1)DÉRADE : Action de quitter une rade en parlant d'un navire, qui, sous l'action de la tempête, ne peut plus tenir à l'ancre (terme de marine).

 

 

(2)SCABIEUX : Relatif à la gale (maladie de la peau).

(3)OREILLARD : Tout animal qui a de grandes oreilles ; ce terme désigne en particulier une espèce de chauve-souris.

(4)MÉGIE : action de mégir, c'est-à-dire de préparer en blanc (détaIl d’importance), par tannage à l'alun, des peaux délicates.

MÉGISSIER : Ouvrier qui tanne les peaux.

 

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Raphaël Confiant

Chimères d’En Ville, 1985

Extrait reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur et du traducteur

 

 

Lexique intime…

 

neigE : Beau mot abstrait. Ça ressemble à quoi ? A de la glace pilée ? Ou bien à un amas d'ouate ? Je demeure rêveuse des heures entières devant la photo du bonhomme de neige qui se trouve dans mon livre de lecture. J'apprends que la blancheur aussi est belle. Aussi belle et douce que la noirceur, à bien regarder. Une question à Monsieur Jean : « Pourquoi Dieu a-t-il fait la neige blanche et pas noire ? » Il demeure bouche bée un long moment, puis il éclate de rire avant de lancer à la cantonade : « Continuons la leçon d'aujourd'hui, mes chers élèves... »  

noirceur : Noir. J'écris ce mot partout. Je le griffonne sur ma table du cours d'adultes. Je l'inscris avec une pointe de charbon de bois sur le premier mur rencontré. Hier, Rigobert s'est moqué de moi : « A ce qu'il paraît, notre chère Adelise est en train de faire un dictionnaire ! Ha, ha, ha ! Je suis sûr qu'elle n'osera jamais y mettre « noir ». Le bougre se trompait. Il n'y a rien de plus noble que la noirceur quand on cesse de se regarder avec les yeux des Blancs. Ceux-ci nous ont appris à la haïr et parfois, nous avons envie d'enlever cette peau que Dieu nous a baillée comme s'il s'agissait d'un vêtement affreux. J'ai beaucoup lutté contre ce sentiment. Je l'ai dompté petit à petit et aujourd'hui, quand Homère, Rigobert ou Carmélise se mettent à dénigrer leur race, je me tais et me tiens très à distance d'eux. Je ferme à moitié les yeux et je vois la mer noire, le ciel noir, les astres noirs, le soleil noir. Le monde en son entier se drape de noirceur et alors je sens comme une vague d'apaisement descendre en moi et m'envelopper l'âme. Même Monsieur Jean, à qui j'ai tenté d'expliquer cette sensation-là, s'est montré sceptique. Il croit que le nègre a encore beaucoup de chemin à parcourir avant que le Blanc ne lui baille honneur et respect. Il parle tout le temps du Savoir. « Le Savoir avec un grand S, s'exclame-t-il, celui dont trois siècles d'esclavage nous ont privés. » Lui aussi se gausse de mon dictionnaire créole. Décidément, il n'y a personne autour de moi pour mesurer notre pesant de noirceur et pourtant il vaut plus que de l'or.

 

Présentation de l’auteur en ligne

Bibliographie

*    CONFIANT (Raphaël), Bitako-A, roman, GEREC, 1985

*    Chimères d'En-Ville, Librio, 1998, traduit du créole par J-P. Arsaye)

 

Photo de Raphaël Confiant

Raphaël Confiant

Extrait du site « Ibis Rouge Éditions »

Pour une lecture analytique…

 

*      Œuvre qui introduit le lecteur dans le monde de la créolité, dans un mouvement culturel qui trouve un aboutissement littéraire, où la reconnaissance de soi reste encore balbutiante et controversée

*      L’écriture marque ici une pause narrative où le discours pseudo-autobiographique du personnage d’Adelise semble aller à la rencontre de préoccupations essentielles sur les valeurs d’égalité, sur les droits humains

I. La revendication identitaire

 

1. « Les mots pour le dire »…

*      Image populaire du bonhomme de neige, vecteur de la culture coloniale importée, mot abstrait, c’est à dire sans référent, à l’origine des interrogatives sur d’hypothétiques comparaisons à Ça ressemble à quoi ? À de la glace pilée ? etc.

*      Paradoxe posé par le titre, lexique posant comme nécessité un meilleur usage des mots communs à un groupe, intime dénotant le repli sur soi.

*      Titre qui met l’accent sur la besoin d’un micro- langage, d’un idiolecte pour mieux fonder une identité culturelle ou ethnique

*      Raphaël Confiant avoue lui-même inventer des mots de son propre dictionnaire ou lexique créole, dont celui d’Adelise dans le texte serait un miroir

 

2. Refus des évidences, de la « clarté » du Blanc

*      Le dictionnaire, une sorte de célébration du mot-Tabou à elle n'osera jamais y mettre « noir »

*      Dictionnaire perçu comme une entreprise de ré-appropriation des mots, d’échappée vers une nouvelle identification des êtres et des choses, vers un nouveau savoir

*      Rejet de la honte du noir, objectivé comme un vêtement affreux.

*      Dictionnaire qui juxtapose des termes antithétiques neige/noirceur à la manière du « lait noir » de Senghor

*      Contraste qui fonctionne comme entreprise de provocation, d’inversion du discours raciste blanc à la blancheur aussi est belle. Aussi belle et douce que la noirceur, à bien regarder

*      Inversion d’une pseudo-évidence alors que le lieu commun (beauté du blanc) ne se regarde plus, inversion qui devient transgression à elle n'osera jamais y mettre « noir »

*      Pour Adelise, c’est la culture du colon qui passe pour une contre-culture, mais c’est la première, celle du noir, qui n’ose pas se nommer

 

II. Une réflexion sur le pouvoir de l’écriture

 

1. Une confession, une narration.

*      Un mouvement du texte qui alterne discours onirique proche du lyrisme et récits anecdotiques, dramatisés, plutôt satiriques.

*      Au cours de ses deux apparitions dans le texte, l’Instituteur Monsieur Jean, chargé du cours d’adultes, reste plutôt figé dans un présent de permanence : Il demeure bouche bée…, Il parle tout le temps du Savoir

*      La 3ème anecdote à exemple des vexations/brimades auxquelles s’expose l’héroïne, la remarque sarcastique de Rigobert, son voisin et ami

*      Présence récurrente de la narratrice, qui renforce l’expression du désir d’introspection : je demeure rêveuse, je vois, je sens, etc., l’intimité de l’écriture entraînant le lecteur vers l’intimité de la pensée

*      Fréquence des occurrences d’« écrire » (j’écris, griffonne, inscris)  qui, combinées aux sensations internes du personnage, connotent l’écriture comme un refuge, une sublimation possible du sentiment d’exclusion.

 

2. Écriture vécue comme libération, émancipation.

*      fossé entre la provocation par le langage et l’isolement du personnage, l’une étant sans doute la conséquence de l’autre : je me tais et me tiens très à distance d'eux…, il n'y a personne autour de moi

*      Multiples occurrences de l’incompréhension, de l’incommunication : Il demeure bouche bée, Le bougre se trompait, …Monsieur Jean, à qui j'ai tenté d'expliquer cette sensation-là, s'est montré sceptique

*      Prise de conscience de sa propre marginalité, qui déclenche le recours à l’écriture dans sa composante la plus intime

*      Le pouvoir de l’écriture, refuge et source d’un nouveau savoir

*      Savoir libéré du Savoir officiel clairement identifié ici comme celui des « Blancs », celui dont les esclaves étaient privés

 

Conclusion

*      Le personnage d’Adelise apparaît bien comme une sorte de projection personnelle de l’auteur pour exprimer le statut possible d’un écrivain « créolisant », soucieux de conserver sa spécificité sans satisfaire à un exotisme complaisant.

*      Tentative significative d’une volonté de libération, d’émancipation, qui vise, selon une formule de Léopold Senghor, à « rend[re…] leur parole à tous les hommes de tous les continents, de toutes les races, de toutes les civilisations ».

 

 

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Autres lectures pour un groupement littéraire

Bibliographie :

*      SENGHOR (Leopold Sédar), Oeuvre poétique, nouvelle édition, éd. Du Seuil, coll. « Points, Essais », 1990

*      COLLECTIF, Analyses et réflexions sur Leopold S. Senghor Ethiopiques, ellipses/éd. Marketting S.A. 1997

*      CONDÉ (Maryse), Moi, Tituba sorcière..., Mercure de France, 1986, coll. Folio

 

*      Le poème « À New York » extrait de Ethiopiques de Leopold S. SENGHOR, qui a fait l’objet d’un commentaire composé dans l’ouvrage collectif « analyses et réflexions sur... Ethiopiques », par Patrick SULTAN

*      Une note féminine sera donnée à ce groupement en étudiant Moi, Tituba sorcière... de Maryse CONDÉ

Liens utiles

 

*      La créolité

*      http://www.diplomatie.fr/label_france/FRANCE/FRANCO/lettre/lettre.html

beau documentaire sur les auteurs noirs francophones contemporains

*      Auteurs à lire

Maryse Condé

Maryse Condé

*      http://www.arts.uwa.edu.au/AFLIT/CondeMaryse.html

Léon-Gontran Damas

*      Biographie très complète : http://www.chez.com/damas/L-GDamas.htm

Raphaël Confiant

*      http://www.clubsoleil.net/beaute_noire/litt/confiant.htm

Léopold Sédar Senghor

*      Histoire littéraire : http://www.radio-france.fr/parvis/senghor.htm

*      Le poème « Femme nue, femme noire… » : http://www.franceweb.fr/poesie/senghor1.htm

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