Molière, Dom Juan ou le Festin de Pierre

LECTURE ANALYTIQUE

Acte III, scène 2

La rencontre du Pauvre

 

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« ...un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires. »

 

Bibliographie

·        MOLIÈRE, Dom Juan ou Le Festin de pierre, sous la direction de Gabriel CONESA, « Classiques Bordas » Bordas, 1999

 

·        RONZEAUD (Pierre), Dom Juan de Molière, Collection « Parcours critique », Klincksieck, 2000

 

·        SIMON, Alfred, Molière par lui-même, Seuil (coll. Microcosme), 1957

 

·        En ligne, texte étudié dans la collection « Petits classiques Larousse »

 

Le libertin en action

§                     Après avoir affirmé, dans la scène précédente, que « deux et deux sont quatre… et que quatre et quatre sont huit » –assertion rationaliste énonçant ici sa seule croyance, Dom Juan est amené à faire la preuve de son impiété face aux hommes.

§                     Dans cet univers en mouvement constant dans lequel Dom Juan peut exercer son impitoyable « méchanceté », Molière fait revenir le peuple sur scène : après le Pierrot bafoué, les paysannes méprisées, c’est un pauvre anonyme et démuni qui subira les caprices du « grand seigneur méchant homme ».

***

Structure de la scène

§                     Le texte, très court, composée de courtes répliques, révèle une fois de plus, et avec une efficace rapidité, le désir effréné de séduction, mais aussi de domination qui anime le personnage-titre. Après la séduction amoureuse, ce sera ici une tentetive de séduction morale, en quelque sorte.

§                     La scène s’amorce par un échange apparemment anodin entre le seigneur et le pauvre, le premier devant s’enquérir du chemin à suivre. Au cours de cet échange, Dom Juan montrera son peu de générosité devant la misère humaine, quelque peu provoqué par le mode de vie affiché de l’ermite (cf. la phrase de Sade, « Dieu est le seul tort que je ne puisse pardonner à l’homme »).

§                      Le libertin entreprend, dans l’étape suivante, de démontrer les contradictions inhérentes, selon lui, à la dévotion. Pratique coutumière de l’ironie : questionner – amener à la contradiction puis à la conclusion :« Voilà qui est bien étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ».

§                     Dans un troisième temps, il aura recours à la corruption, mais à ce stade de l’ignominie morale, son entreprise échouera, et son esprit chevaleresque trouvera à s’employer, dans la scène suivante, en se portant au secours d’un « homme attaqué par trois autres ». « [La pièce] va de tableau en tableau comme [son héros] va d’aventure en aventure. » (Alfred Simon, Molière par lui-même)

 

La contestation

§                     L’orientation générale pour un projet de lecture de cette scène peut s’établir sur l’originalité et la puissance destructrice d’un personnage comme le Dom Juan de Molière : le libertinage moral s’accompagne, comme chez les grands libertins du XVIIIème siècle, d’un libertinage philosophique.

§                     De la part d’un seigneur, toutes les valeurs qui fondent l’ordre féodal ancien sont contestées. Molière se devait de présenter sous sa forme vivante, de l’actualiser, de la visualiser, une revendication aussi audacieuse de la libre pensée. Celle-ci ne peut s’exprimer encore comme telle, restera donc peu élaborée, peu démontrée. C’est sans doute pourquoi le dialogue adopte une démarche plutôt grossière, à la limite de la caricature.

 

Un « anti-libertin » ?

§                     Le personnage rencontré sur la route n’est peut-être pas noble, mais donne une impression de quelqu’un de qualité : un sage, un philosophe peit-être, ce qui justifierait le vouvoiement adopté par Sganarelle : « Enseignez-nous... » terme d’ailleurs très pédagogique, qui fait état davantage de la délivrance d’un savoir que d’une simple information sur la route à prendre.

§                     Les versions françaises antérieures du Festin de Pierre (Dorimond, Viliers) faisaient apparaître un pèlerin, comme si Molière avait, lui, davantage mis l’accente sur la dimension sociale du personnage et la portée philosophique de cette rencontre.

§                     L’apparence physique du « Pauvre » est suffisamment humble pour que le valet l’apostrophe par « mon compère » et « l’ami » à la fin de la scène précédente. Son maître, quant à lui, sur un ton doucereux,opte résolument pour un tutoiement déférent : un grand d’Espagne ne s’abaisse pas à tant de politesse devant un inconnu. Il le fera tout-à-l’heure, à la scène suivante, devant un autre inconnu qui, lui, avait sorti l’épée, marque clairement établie de l’aristocratie de naissance.

 

La symbolique du lieu

§                     L’organisation de l’espace de la narration dans l’espace de la représentation, telle qu’elle est proposée par le Dom Juan  de Molière, est en contradiction avec la règle d’unité de l’idéal classique. Les personnages sont en mouvement constant, les agissements illicites de Dom Juan, faux mariages, dettes et tricheries (« amas d’actions indignes », IV, 4) l’obligent à fuir sans cesse.

§                     La « ville » évoquée ici préfigurant le lieu de prédilection où Dom Juan peut agir, assouvir ses « passions », même si la campagne lui a procuré matière à divertissement (cf. acte II), le passage dans la forêt constitue probablement un lieu où les convictions de Dom Juan, ainsi que ses pratiques habituelles sont comme mises à l’épreuve . Sganarelle, au cours de la scène précédente, vient de le « disputer » sur son incroyance, et l’errance dans « la forêt » (Dom Juan vient d’affirmer, quatre lignes plus haut, qu’il croit s’être égaré), marque une pause, un temps d’hésitation, le lieu de tous les possibles comme dans les tragi-comédies baroques ou les drames shakespeariens. C’est d’ailleurs dans cette forêt que se prosuisent les premiers « miracles » : découverte du tombeau du Commandeur – la statue accepte d’un mouvement de tète l’invitation de Dom Juan.

 

Dialectique du maître et du pauvre

§                     Ce Pauvre, anonyme, semble prévenir le seigneur contre un risque sans doute habituel pour l’époque, celui des « voleurs ». mais ne fait-il pas également figure d’oracle, quand il dit : « vous devez vous tenir sur vos gardes » ? L’expression « au bout de la forèt » illustre bien le fait que Dom Juan est sur la voie d’un aboutissement, au bout des ses épreuves. Le fait de demander son chemin est ici la démarche inversée de celle du Pauvre qui demande l’aumône : Dom Juan demande son chemin parce qu’il croit s’être « égaré », son égarement moral se concrétise ici géographiquement, et ses remerciements polis : « Je te suis bien obligé... je te rends grâce » interviennent comme une volonté de clore un discours en forme de prédiction inquiétante.

§                     Le rapport s’inverse sur la question posée par le Pauvre : à son tour de demander l’aumône... Au dénuement moral, l’égarement et l’errance du libertin, se substitue un dénuement matériel : c’est le pauvre, à son tour, qu’il faut « secourir ».l’un nécessite une « enseignement », l’autre un « secours ».

§                     Le spectateur assiste à la rencontre de deux extrêmes, de deux pôles opposés de la société.

§                     Le terme « intéressé » peut être interprété de deux manières pour exprimer l’attitude et la fonction du personnage du Pauvre dans cette pièce : d’une part son avis est intéressé parce que concerné, il incarne peut-être la voix du Ciel chargée de menaces, d’autre part, l’information qu’il délivre justifie-t-elle un dédommagement.

§                     Le Pauvre n’est-il peut-être pas aussi satisfait de son sort que son apparence digne et humble le laisserait paraître ? – matière ici à ironiser pour Dom Juan. Cette apparence serait dans ce cas trompeuse (« à ce que je vois »), et le Pauvre est peut-être aussi intéressé par l’argent que les voleurs contre qui il met en garde.

§                     Cette première étape de la scène expose un problème crucial énoncé par Dom Juan : la vie « hors du monde » peut-elle éviter tout désir ? – ce qui constituerait une antithèse complète à sa propre réponse de ne vivre que pour « ce qui peut nous donner du plaisir » (I,3). Pour Dom Juan, il s’agit déjà d’une provocation, mais celle-ci va s’engager plus loin au cours de la seconde partie de la scène.

 

La foi en question

§                     Cette ombre de personnage, cette figure antithétique n’a besoin que de sa propre voix pour se présenter : « Je suis un pauvre homme ». à l’image d’instabilité du seigneur libertin, il oppose sa propre stabilité : « dans ce bois depuis dix ans... ». l’anonymat de la personne : un pauvre homme, comme du lieu, renforcent l’éloignement du personnage de la vie des hommes : son interlocuteur privilégié n’est plus que « le Ciel » dont il parle presque comme une personne physique : « Qu’il vous donne.. ».

§                     Le terme « prier le ciel » amorce une discussion entre le pauvre et le riche, ne fait que reprendre un thème largement abordé dans le début de la pièce, et longuement débattu au cours de la scène précédente.

§                     Dom Juan vient de découvrir ici un opposant de taille à son manque de piété, l’interjection « Eh ! » témoignant sans doute d’une marque d’exaspération ou d’un effet de curiosité pour un aventurier qui a démontré qu’il n’hésitait pas à se frotter à quelque nouvelle difficulté.

§                     Dom Juan renouvelle ses remarque ironiques - puisque le Pauvre demande des bienfaits pour les autres, qu’il les demande pour lui-même - reprenant ici la thèse déiste énoncée au cours de la seconde scène : « C’est une affaire en tre le ciel et moi », qui écarte toute éventualité d’un intermédiaire entre homme et divinité ; la foi étant avant tout une question intime, qui n’a pas à se justifier aux yeux des homme. On mesure ici la réception de l’oeuvre face au parti de la dévotion dans la France du XVIIe siècle.

§                     La réponse de Dom Juan à la première « proposition » du Pauvre (« Je ne manquerai pas de prier le Ciel... »), par la reprise des termes « prier » et « donner », retourne brutalement l’idée contre son auteur. Elle affirme le refus de s’en remettre à un tiers pour résoudre ses difficultés, une certaine prétention, solitaire et individualiste, à maîtriser « le monde » comme « l’univers », réitérant la thèse déiste.

§                     L’allusion à « l’habit » approfondit l’antinomie qui est posée dans le discours sur l’hypocrisie de l’acte V : il n’y aurait au fond pas d’opposition entre « l’être » et le « paraître » ; puisque Dom Juan refuse toute croyance, la différence dans l’apparence extérieure n’est qu’un détail de plus entre un dévot ou un autre – l’un peut être riche, l’autre ne l’est pas. Celui-là sera tout prêt, Dom Juan en semble convaincu, à blasphémer sous peu.

§                     Molière, ici, a approfondi considérablement l’utilisation de l’habit telle qu’elle était opérée dans les versions primitives de Dorimond et Viliers : chez ces auteurs l’habit de pèlerin était convoité par Dom Juan pour lui permettre de mieux se dissimuler, il lui aurait permis de parfaire sa prétendue conversion religieuse. Chez Molière, au contraire, l’habit disparaît, le pèlerin perd le moindre statut social pour sombrer dans l’anonymat et le dénuement le plus complet ; il est entierement tourné vers « le Ciel » et c’est le plus provocateur pour Dom Juan, qui tentera de l’en détourner par la tentation et le blasphème.

***

§                     La confrontation physique du libertin avec un adepte de la vie mystique était bien évidemment de nature à heurter les esprits dévots, à l’époque où Molière a déjà fort à faire pour imposer son Tartuffe et éviter la censure. Cette seconde scène de l’acte III sera jugée trop scandaleuse et retirée de la dernière édition de la pièce – elle fut également supprimée par Molière lui-même dès la seconde représentation.

Jean Marc Gavila

Sganarelle :« Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme ; il ne croit qu'en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit. »

 

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